Humains, humaines,
Extractivisme et poursuite des émissions de gaz à effet de serre, accélération du changement climatique qui fait voler en éclat tout ce qu’on croyait acquis, mise en place de solutions techniques qui s’avèrent être pires que le mal, démocratie court-circuitée voire annulée… L’avenir dont je viens n’a rien de réjouissant.
29 avril 2055 – Pourtant, le futur que j’ai vu n’est pas le seul possible. Tout ce qui n’est pas arrivé, peut encore être évité. Mais comment faire ? Comment pouvez-vous agir, vous qui vous tenez seuls et impuissants, derrière vos écrans ? Comment pouvez-vous faire, vous qui n’avez dans vos mains qu’une parcelle de pouvoir si insignifiante qu’elle paraît inexistante ? Comment pouvez-vous agir, alors que votre survie absorbe déjà tant de votre énergie ?
Venue du futur pour vous alerter, j’essaye de répondre à ces questions dans cette série de vidéos, et dans ces lettres envoyées au travers des années comme des bouteilles de plastique dans une mer de déchets.
Nos stratégies d’adaptation face à la menace du réchauffement climatique
Le réchauffement climatique et ses conséquences inquiètent, angoissent, désespèrent…
Face à ces émotions douloureuses, insupportables même parfois, la recherche en psychologie identifie différentes stratégies d’adaptation que nous mettons en place1, inconsciemment la plupart du temps :
- Il y a ceux qui admettent certains faits et les émotions associées, mais en les déformant ;
- Ceux qui minimisent les alertes scientifiques, qui insistent sur le temps que soi-disant nous avons encore, qui se raccrochent au fait que les victimes sont loin, si loin…
- Il y a ceux qui placent le dérèglement du climat dans un compartiment bien à part de leur tête, à distance de leurs préoccupations de tous les jours. Comme si ça n’était qu’un sujet parmi d’autres. Là encore, ça permet de minimiser le problème. Voire de l’ignorer.
- Certains l’ignorent d’ailleurs activement, en évitant tout simplement les nouvelles qui dérangent.
- Et puis il y a ceux qui noient leur impuissance dans le cynisme ou dans l’accusation de l’autre, cet autre qui serait entièrement coupable et responsable.
D’où je parle
Pendant que l’intensité du réchauffement climatique pouvait encore nous le permettre un peu, j’ai flotté dans un mélange de tout ça. Le changement climatique était l’une de mes abstraites préoccupations, un carré en friche de mon jardin secret, que je venais observer quand les impératifs de carrière et de maintien de mon statut social m’en laissaient le loisir.
Je pensais que c’était une question importante. Mais après tout, n’était-ce pas avant tout aux compagnies pétrolières, par ailleurs clientes de l’entreprise au sein de laquelle j’entamais un parcours prometteur, qu’il revenait d’agir en… cessant d’exister ?
Bien sûr, j’essayais d’agir à mon niveau :
- j’ai commencé à limiter, puis à supprimer complètement les trajets en avion, qui est l’un des moyens de transport à l’empreinte carbone la plus scandaleusement élevée
- j’ai arrêté de manger de la viande, là encore une production fortement émettrice de CO2
Et puis je me rassurais en me promettant que je trouverais toujours un moyen de mettre ceux que j’aime à l’abri. Mais était-ce vraiment le cas ? Et si moi je le pouvais, les autres le pouvaient-ils tous aussi ? Cette pensée dérangeante a commencé à émerger.
Au fur et à mesure que ma connaissance et ma réflexion s’étoffaient, j’ai vu se creuser la contradiction entre le monde que je souhaitais et la vie que je vivais. Je me suis épuisée pendant plusieurs années à tenter de tout réconcilier. Rien n’y faisait, je me vidais de mes forces en tentant de découdre la nuit l’ouvrage sur lequel je travaillais le jour. J’aurais aimé vous dire qu’en en prenant conscience, je me suis arrêtée. Mais non. J’ai poussé plus loin encore, jusqu’à m’écrouler. Plusieurs fois.
Il m’a fallu beaucoup de temps avant de comprendre que pour avancer, il faudrait renoncer. Renoncer à une place au chaud dans un milieu privilégié, renoncer aux revenus et à l’approbation sociale de ceux qui constituaient l’essentiel de mes fréquentations ; renoncer à un avenir prévisible et protégé. Rien d’héroïque donc, je ne prétends pas vendre le contraire à qui que ce soit. Ça n’est pas la question, ni l’objectif. Je n’écris tout ça que pour que celui ou celle qui me lit sache d’où je lui parle.
[Comment faire autrement ?]
Il fallait renoncer pour pouvoir répondre à cette question. Comment faire autrement ? Comment faire pour que chacun ait de quoi vivre dans un monde où humains et non humains seraient respectés plutôt qu’exploités. Et ce, loin de l’injonction à l’optimisme et à la bonne humeur, qui sonne de plus en plus creux dans un monde qui s’écroule. Loin aussi de la course en avant techno-solutionniste qui nous plonge encore davantage dans un monde artificiel sans cesse rattrapé par ses propres limites2. Loin enfin de ces appels à tourner le dos à la société pour privilégier sa propre survie, par une autonomisation radicale pour la défense de laquelle on ne sait pas toujours jusqu’où certains sont prêts à aller…
Au risque de décevoir, je n’ai pas trouvé la solution miracle. Mais si je viens du futur pour vous partager mon expérience, c’est que je crois qu’un autre chemin est encore possible à votre époque. Et cet autre chemin, j’ai quand même quelques idées de ce à quoi il pourrait ressembler.
Un autre chemin
Première certitude déjà : aucun futur vivable et juste ne pourra advenir sans décroissance de nos émissions de gaz à effet de serre. Et plus largement sans décroissance de notre production et de notre consommation, tous ces éléments étant indissociables. En un mot, sans décroissance, au sens économique du terme3 – et je compte bien aborder le sujet dans de prochains articles.
Le préalable à cette décroissance est une nécessaire prise de conscience de l’ensemble de nos impacts sur le monde, à rebours du déni et de la désinformation, n’en déplaise aux climatosceptiques. Et tout ça va bien au-delà de la seule question du climat.
Alors seulement, le passage à l’action prendra un sens véritable. L’action telle que je l’imagine paraîtra individuelle au début, et sera le fait de chacun selon ses moyens, de chacun selon ses besoins. Parce que de toute évidence, tout le monde n’a pas le même impact en fonction de sa richesse ou des contraintes qui reposent sur lui.
Loin de moi l’idée de laisser penser que la situation actuelle repose sur la responsabilité individuelle : le problème est systémique, il découle du fonctionnement même de notre société. Mais l’organisation de la société repose sur la confiance et le consentement individuel de ses membres. Refuser de participer davantage à sa logique destructrice, est dès lors un premier pas.
Au-delà de ce premier pas, le passage à l’action doit évidemment être collectif : il doit amener à de nouveaux choix de société, librement et démocratiquement réfléchis. Ce qui implique de pouvoir se former, s’informer et comprendre. La connaissance est à la base de nos choix politiques, au sens de “choix de la manière dont nous souhaitons vivre ensemble”, de la manière dont nous souhaitons répondre collectivement à nos besoins vitaux et non vitaux.
Le système de production actuel n’est que l’une des modalités, et à en croire les chiffres, peut-être pas le plus efficace. La connaissance est le seul moyen de lutter contre les mythes qui alimentent nos imaginaires et s’interposent entre nous et un véritable changement :
- Le mythe de la croissance verte4
- Le mythe selon lequel un monde sans croissance serait nécessairement un monde malheureux5
- Le mythe du travail rémunéré comme seule manière de participer à la société
Une fois libérés des mythes, nous pourrons user de notre pouvoir le plus puissant : l’imaginaire. De l’imaginaire doivent émerger d’autres visions, qui peuvent être testées, qui peuvent coexister, qui peuvent faire l’objet d’une réflexion collective, pourvu qu’on prenne le temps de se parler. Et de vivre pour, parce que nous aurons assez de pouvoir et de volonté pour ne plus seulement aller contre.
Alors rendez-vous dans les prochains articles pour voir comment faire. Et d’ici là, n’oubliez pas d’aller voir ma dernière vidéo.
- Les Apprentis sorciers du climat, de Clive Hamilton, Editions du seuil, octobre 2013 ↩︎
- La croissance verte contre la nature, de Hélène Torjdman, Edictions La Découverte 2022 ↩︎
- Ralentir ou périr, Timothée Parrique, Editions du seuil, septembre 2022 ↩︎
- La croissance verte contre la nature, de Hélène Torjdman, Edictions La Découverte 2022 ↩︎
- Ralentir ou périr, Timothée Parrique, Editions du seuil, septembre 2022 ↩︎
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