Comment j’ai découvert la géoingénierie
J’ai découvert l’existence de la géoingénierie en 2019 en lisant Tout peut changer, de Naomi Klein1. Je connaissais déjà La Stratégie du choc, de la même autrice, et j’avais adoré : ses livres sont de véritables claques, un mélange de recherches fouillées et de réflexions profondes. En soi, ça aurait pu s’arrêter là : j’avais donc appris l’existence de la géoingénierie. Cependant, comme le sujet restait assez confidentiel et que je n’en entendais pas parler par ailleurs, l’idée que cette technique puisse véritablement être déployée restait pour moi très abstraite.
Quand j’ai commencé la rédaction de mon livre, le sujet de la géoingénierie est revenu sur la table, comme artefact de science fiction. L’ingénierie climatique avait un indéniable potentiel pour apparaître en toile de fond, j’en avais l’intuition.
Mais c’est par le plus grand des hasards, au gré d’une pérégrination sur un site de vente d’objets de seconde main, que je suis tombée sur un livre qui a redonné à la géoingénierie une place bien plus centrale dans mes préoccupations. Ce livre, c’était Les Apprentis sorciers du climat, de Clive Hamilton2. En l’achetant, je n’avais aucune idée de ce qui m’attendait. L’auteur m’était inconnu et sa démarche pouvait être aussi bien scientifique que fantaisiste. J’ai eu envie de le découvrir par moi-même.
Et ce livre a été pour moi une nouvelle claque.
Les Apprentis sorciers du climat
Clive Hamilton est un éthicien australien3. Dans cet ouvrage, il aborde les questions éthiques que pose la géoingénierie. Dans ses recherches, il a d’ailleurs croisé le chemin de Naomi Klein.
Dans le livre, Clive Hamilton commence par faire le point sur ce qu’est la géoingénierie. En effet, il évoque les différentes méthodes qui existent. Il y précise leur faisabilité, leurs bénéfices, leurs risques. Et approfondir ces notions m’a permis de redécouvrir à quel point certaines personnes envisagent sérieusement la possibilité d’un déploiement à échelle planétaire.
L’auteur confirme que les méthodes qui visent à capturer le carbone, malgré tous les espoirs que certaines entreprises et institutions ont mis dedans ces dernières années, sont plutôt décevantes. Faire baisser la quantité de CO2 présente dans l’atmosphère en l’aspirant directement dans l’air ou en le faisant absorber par les océans donne trop peu de résultats.
Du côté des méthodes qui s’appuient sur la gestion du rayonnement solaire, certaines techniques semblent apporter davantage de résultats. C’est particulièrement le cas de ce que j’appelle la méthode Vulcain dans mon livre et dans mes précédentes vidéos et articles. En effet, les connaissances scientifiques et les moyens techniques actuels pourraient théoriquement permettre de déployer cette méthode dès aujourd’hui.
Voilà pour l’état des lieux posé par Clive Hamilton.
La géoingénierie : un dilemme éthique ?
Après avoir posé l’état des lieux, Clive Hamilton aborde les questions éthiques que soulèverait la mise en place de la géoingénierie. Et la toute première question que pose l’ingénierie climatique est la suivante : est-ce qu’envisager la géoingénierie ne crée pas un risque de relâcher tout effort pour lutter contre le changement climatique ?
Cette question est loin d’être une simple question rhétorique. Au contraire, c’est même une véritable interrogation, qui a été soulevée par Paul Crutzen, un météorologue et chimiste de l’atmosphère. En effet, Paul Crutzen a sorti un article dès 2006 où il affirme qu’au vu du rythme auquel le climat se réchauffe, aborder la question de la géoingénierie devient nécessaire4. Son article a largement fait réagir au sein de la communauté scientifique. Il a suscité la controverse et a libéré la parole sur ce sujet qui restait largement tabou.
Faut-il s’en réjouir ? Clive Hamilton autant que Naomi Klein montrent en tous cas que certains instituts n’ont pas attendu que le sujet vienne aux oreilles du grand public pour s’en saisir avec autant de détermination que de discrétion. En effet, certaines personnes et entreprises ont tout intérêt à ce qu’on trouve une bonne raison de ne pas lutter contre le changement climatique.
Depuis, plus récemment, le GIEC a aussi parlé de la géoingénierie dans l’un de ses derniers rapports5. Pour lui, il s’agit d’un moyen possible d’atténuation des conséquences du réchauffement climatique. Et cette évocation a une nouvelle fois fait réagir. Pourtant le rôle du GIEC est de faire l’état des lieux de la recherche scientifique. Cette mention ne vise donc pas à recommander ou non l’usage de ces méthodes, mais à souligner leur existence et le fait qu’elles font l’objet de recherches.
Pourquoi il faut parler de la géoingénierie
L’idée qui ressort est que la géoingénierie, arrivée à un certain degré de changement climatique, pourrait presque devenir une solution rationnelle. Ce qui est hautement paradoxal, lorsqu’on parle d’un ensemble de méthodes qui soit ne fonctionnent pas soit promettent de créer des déséquilibres importants à l’échelle de la planète entière.
Il faut ajouter à cela le risque qu’une décision sur le sujet se fasse au mépris de tout principe démocratique. Une nouvelle fois, Naomi Klein tout comme Clive Hamilton, soulignent que les personnes rencontrées lors de congrès et autres conférences autour de la géoingénierie considèrent avant tout la démocratie comme un frein à lever contre la mise en place de ces méthodes aux impacts pourtant extrêmement concrets sur la vie quotidienne de toute l’humanité.
Méconnaître le sujet nous expose donc un subir un déploiement que nous n’aurons pas choisi, qui pourrait être imposé dans l’urgence après avoir nourri l’inaction climatique pendant des années.
De plus, le déploiement de la géoingénierie solaire n’est pas neutre : il provoquera des sécheresses à certains endroits et ce sont comme toujours les plus pauvres et les plus vulnérables qui en subiront le plus fortement les effets. C’est pourquoi il est nécessaire d’avoir conscience que ces réflexions sont réellement menées par certains. C’est pourquoi aussi il me semble essentiel de s’y opposer et de réaliser que la lutte contre le changement climatique et ses conséquences devient plus que jamais une nécessité pour éviter d’en arriver là.
La géoingénierie constitue une menace très concrète
Si un éventuel déploiement de la géoingénierie vous paraît encore trop abstrait, sachez pourtant qu’une startup pratique déjà la “méthode Vulcain” à petite échelle sur le continent Américain. Make Sunsets propose en effet, moyennant paiement, de relâcher des ballons contenant du dioxyde de soufre dans la stratosphère, pour permettre à des entreprises de s’acheter une bonne conscience en cachant une pollution par une autre.
Bien sûr, à leur échelle, l’effet est minime, mais cela crée déjà un dangereux précédent, voire une acceptabilité. Eux agissent. Il est donc plus que temps que nous agissions également.
Il est temps de s’opposer à ce rapport au monde très dominateur et anthropocentré, comme le souligne Sébastien Cloutier Marenger dans son mémoire de 2016 qui réfléchit la géoingénierie à partir d’une grille de lecture éco-féministe6.
Bref c’est contre un avenir où des techniques telles que la géoingénierie pourraient être mises en place que j’écris. Que je fais des recherches. C’est contre ce genre d’avenir que je parle. Et comme être contre, c’est fatiguant à la longue, j’aimerais imaginer un autre futur possible.
- Tout peut changer, de Naomi Klein, Chap. 8 (p.397-448), Actes Sud 2015 ↩︎
- Les Apprentis sorciers du climat, de Clive Hamilton, Editions du seuil, octobre 2013 ↩︎
- https://clivehamilton.com/about/ ↩︎
- https://link.springer.com/article/10.1007/s10584-006-9101-y ↩︎
- https://www.ipcc.ch/ ↩︎
- Dominer le monde par la géo-ingénierie : réflexions écoféministes sur la technique en tant que solution aux changements climatiques”, de Sébastien Cloutier Marenger (mémoire présenté dans le cadre de l’Université du Québec à Montréal), consulté sur archipel.uqam le 10 janvier 2025 ↩︎
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