Humains, humaines,
Le futur est sombre et je le sais car je l’ai vu. J’ai vu la croissance se poursuivre au-delà des possibilités régénératrices de notre planète. Et j’ai vu ô combien notre monde en souffrait.
21 mai 2055 – La croissance économique, que ce soit sous la plume des journalistes, dans la bouche de nos politiciens ou autour d’un dîner de famille, c’est le Graal, c’est le but ultime. C’est le centre des discussions quand elle s’en va et la source des réjouissances quand elle revient. Nous en attendons tant de choses :
- La compétitivité de nos entreprises
- La dignité de notre pays dans le concert des nations
- Les emplois qui nous permettent de répondre à nos besoins les plus élémentaires…
Sans croissance, on croirait presque que le soleil pourrait bien décider de ne pas se lever. En quelques décennies, la croissance est devenue notre totem, notre fétiche, notre boussole…
Mais si je vous disais que la croissance n’est qu’un thermomètre cassé ? Un outil qui mesure parfois l’inverse de ce qui compte vraiment ? Si je vous disais que le futur dont je viens vous ferait voir la croissance d’une toute autre manière ?
Parce qu’au fond, à force de la prendre comme une évidence, sait-on vraiment ce qu’est la croissance ? A quoi elle nous sert vraiment ?
Qu’est-ce que la croissance économique ?
Parler de croissance ressemble à une évidence, mais de la croissance de quel élément parle-t-on ? Car à force de charger ce mot d’une connotation absolument positive, on en oublierait presque que toute croissance n’est pas bonne à prendre : voir croître une tumeur ne provoque pas en nous les mêmes émotions que de voir grandir une fleur…
La croissance économique mesure la hausse du Produit Intérieur Brut (PIB pour les intimes). Le PIB est défini comme la somme des valeurs ajoutées d’un pays. Un agrégat un peu passé de mode dans le futur mais qui est aujourd’hui à l’apogée de sa gloire. Quant à la valeur ajoutée, c’est ce qu’il reste quand on retire au chiffre d’affaires (c’est-à-dire à la valeur des ventes) le prix des matériaux qui ont été consommés au cours de la production.

Illustration 1 :
Je mets en vente mon délicieux cheesecake au citron ultra léger pour la modique somme de 5€. Le fromage blanc, le citron, le sucre, la farine et les oeufs m’ont coûté 3,50€. La valeur ajoutée dans ce cas est donc de 1,50€ (5€ – 1,50€)
Illustration 2 :
Appliquons cela à l’échelle d’un pays que l’on appellera Cheesecakocitronland.
Dans ce pays, toutes les entreprises produisent exclusivement de délicieux cheesecakes au citron ultra léger et les revendent sur le marché intérieur.
La production de l’année N-1 est de 1 million de cheesecakes, qui ont chacun généré une valeur ajoutée de 1,50€.
PIB = sommes de toutes les valeurs ajoutées = 1 million x 1,50€ = 1,5 millions d’euros
L’année N, la production monte à 2 millions de cheesecakes.
PIB = sommes de toutes les valeurs ajoutées = 2 million x 1,50€ = 3 millions d’euros
Il y a donc eu croissance : le PIB de Cheesecakocitronland a été multiplié par deux par rapport à l’année passée, soit une croissance de 100% (un score absolument incroyable que les économies les plus ambitieuses ne rêvent même pas d’atteindre aujourd’hui, mais c’était pour l’exemple). Bon courage pour tout manger.
Maintenant que nous avons compris ce qu’était la croissance, voyons d’où elle vient.
D’où vient la croissance économique ?
Cette manière de s’intéresser à la production dans sa globalité est relativement récente et assez contre-intuitive si on y pense : il s‘agit rien de moins que d’additionner les choux, les chèvres et les carottes dans un même indicateur, le PIB.
Nous devons l’invention du PIB à l’économiste américain d’origine biélorusse Simon Kuznets. Il propose cette comptabilisation dans les années 1930 aux Etats-Unis pour mesurer l’efficacité des interventions de l’Etat face à la Grande Dépression.

Malin !
Ca a aussi été bien utile pendant la Seconde Guerre mondiale pour organiser la hausse de la production d’armement. Et depuis… on ne s’en passe plus. Les économistes calculent soigneusement la production nationale, ils la comparent à celle de l’année précédente. Si ça monte, c’est la joie. Si ça baisse ou même si ça stagne, c’est le branle-bas de combat, il faut y remédier au plus vite.
Notons au passage qu’on parle de fixer le budget de l’armement en pourcentage du PIB. De là à dire que la croissance porte la guerre en elle comme la nuée porte l’orage… (pour plagier Jean Jaurès et sa vision prémonitoire du rôle des conflits armés dans le capitalisme).
La croissance avant la croissance
Avant que les économistes commencent à calculer la croissance, comment faisait-on ?
Il faut déjà avoir en tête que la croissance n’a pas toujours été vue comme un objectif en soi1. Pendant longtemps, la priorité était d’avoir assez et pendant les dix-huit siècles qui ont précédé la révolution industrielle, des périodes de croissance et de contraction alternent. L’un dans l’autre, la production a fluctué autour d’une moyenne stable pendant des siècles.
Tant qu’il n’y avait pas de famine ou de disette, on s’en satisfait et ça n’a pas empêché des innovations majeures comme l’imprimerie ou les lunettes.
C’est avec la révolution industrielle que la croissance devient une véritable dynamique économique. Au début, personne ne songe à la mesurer, mais comme le bourgeois gentilhomme de Molière fait de la prose sans le savoir, on fait de la croissance sans vraiment s’en rendre compte : la production croît dans certaines parties du monde, des innovations en tout genre rendent le travail humain de plus en plus productif, et un nombre croissant de gens voient leur confort de vie s’améliorer sous de multiples aspects.
Les faces sombres de la croissance économique
Aujourd’hui, la croissance est là et bien là et il ne nous aura pas fallu bien longtemps pour devenir accros à tout le bien qu’elle nous fait. C’en est presque devenu une drogue collective : tout arrêt nous fait risquer un sevrage brutal et provoque un manque insupportable. Mais comme avec toute drogue, il y a toujours un “mais” et la croissance n’y fait pas exception.
L’histoire économique moderne avait bien commencé : un peu plus de quantité et de variété dans l’assiette, un peu plus de vêtements dans l’armoire, un meilleur accès aux soins, de l’eau courante, de l’électricité, des transports, des rideaux aux fenêtres, une machine à laver, un ricecooker, un téléphone, un smartphone, un smartphone mais mieux, un smartphone mais encore mieux, un smartphone pareil mais d’une autre couleur…
Puis, petit à petit, le plus de confort est devenu plus de… plus. Plus de choses. Plus de choses pour certains, parce que pendant que les uns s’achètent leur dixième smartphone, d’autres n’ont toujours pas l’eau courante2.
C’est la première face sombre de la croissance :
Face sombre 1 : La croissance ne se soucie pas de répartition
“Plus de choses” ne voudra jamais spontanément dire “plus de choses pour tout le monde”. Certains peuvent avoir beaucoup plus et d’autres peuvent continuer à manquer de tout. La croissance n’implique pas une répartition juste de ses fruits, bien au contraire3 (et nous aurons l’occasion de creuser cette question davantage à l’avenir).
Retenons pour le moment que croissance ne veut pas dire justice. Les uns peuvent crever de faim, si d’autres ont plus de smartphones ou de nouvelles chaussures, il y a croissance tout de même.
Et ce n’est pas la seule face sombre de la croissance :
Face sombre 2 : La croissance compte des choses inutiles et laisse de côté des choses essentielles
La croissance n’est pas une entité magique, surgie de nulle part pour faire pleuvoir les miracles de l’emploi et de l’abondance sur nos vies. La croissance, c’est une notion comptable. C’est tout simplement un taux de variation entre deux valeurs.

Or la comptabilité compte ce qu’on lui dit de compter. Plus de pétrole, plus d’uranium, c’est de la croissance. Plus de cancers à soigner, c’est de la croissance. Plus d’amour, si ça n’est pas sous forme d’une prestation légale et tarifée, c’est toujours sympa mais ça n’est pas de la croissance. Une nouvelle autoroute sur une zone naturelle à protéger, c’est de la croissance. Un fou rire entre amis au bord de la mer, pas de la croissance.
Bref, tout ce qui est précieux ne nourrit pas la croissance, et tout ce qui nourrit la croissance ne mérite pas d’exister pour autant. Il semblerait donc que la croissance soit un thermomètre qui mesure la température d’une eau où nous ne nous baignerons pas.
En effet, la croissance, en-dehors de situations très spécifiques, ne mesure rien d’intéressant. Prenons le cas de la France, par exemple. En France, rares sont les voix qui ne défendent pas la croissance. Les principaux partis politiques s’écharpent sur la manière de croître et de répartir les fruits de cette croissance, mais s’il y a bien quelque chose qui met pas mal de gens d’accord, c’est la religion de la croissance.
Certes, quelques voix discordantes arrivent de mieux en mieux à se faire entendre4 (et nous aurons l’occasion, là encore d’en reparler). Mais c’est un fait, aujourd’hui : si vous mettez en doute la nécessité de la croissance, vous risquez de passer pour un fou dangereux.
Pourtant, pour vivre bien, collectivement, en France, nous aurions besoin d’un PIB d’environ 1500 milliards d’euros5. Nous en sommes aujourd’hui au double : 3000 milliards d’euros. Alors quel sens cela a-t-il encore de courir après la croissance comme si notre vie en dépendait ?
Et lorsque l’on parle de vivre bien, il ne s’agit pas de revenir à la lampe à huile des Amish, comme le prétendait il y a quelques années Emmanuel Macron. Cela demandera certes quelques sacrifices à ceux qui ont l’habitude de prendre leur jet privé pour aller boire un verre sur la Promenade des Anglais. Mais cela permettra surtout à chacun de profiter davantage des plaisirs de la vie, de passer du temps avec ses proches et s’adonner à ses passions. Et franchement, le bonheur est tellement plus beau quand on sait qu’on ne le vole à personne…
Et la croissance a plutôt tendance à se mettre en travers de cette perspective qu’à nous en ouvrir la porte. Car la croissance économique entraîne aussi davantage de pollution, de destruction des espaces naturels. Elle creuse les inégalités et rend le travail toujours plus central dans nos vies et chronophage.
C’est la troisième face sombre de la croissance :
Face sombre 3 : la croissance se nourrit de la destruction de la planète
La croissance est aveugle à la pollution et aux destructions. Elle compte ce qu’on crée, indépendamment de la qualité ou de l’utilité de nos créations, indépendamment de leurs conditions de production.
La croissance peut même prospérer sur la destruction. Pour elle, PLUS = MIEUX. Plus de pollution, plus de destruction, sont sources de croissance aussi à leur façon, du fait des réparations nécessaires, des dégâts mêmes.
Conclusion
Si on récapitule, donc, à travers la croissance, nos sociétés fétichisent un thermomètre qui mesure un peu aléatoirement et laconiquement ce qu’on produit. Sans que pour autant qu’une bonne répartition de cette production soit assurée. Sans non plus voir qu’en même temps, elle détruit des choses qui nous sont potentiellement précieuses.
Alors la question se pose : il doit bien y avoir des justifications à ça, n’est-ce pas ?
Oui, il y en a. Et elles sont nulles. Croyez-moi : j’ai vu le futur. Et nous en parlerons la semaine prochaine !
Et pour voir ma précédente série de vidéos :
- D’après Timothée Parrique – Cycle de conférences au mk2 Bibliothèque (Paris) – 2024-2025 ↩︎
- https://www.un.org/fr/desa/new-un-water-development-report ↩︎
- https://www.challenges.fr/economie/entretien-avec-thomas-piketty-la-captation-de-la-croissance-par-les-plus-riches-est-inquietante_519998 ↩︎
- Ralentir ou périr, Timothée Parrique, Editions du seuil, septembre 2022 ↩︎
- D’après Timothée Parrique – Cycle de conférences au mk2 Bibliothèque (Paris) – 2024-2025 ↩︎
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