Humains, humaines, le futur est sombre et je le sais car j’en viens.
30 mai 2055 – La croissance n’a cessé, au fil des dernières décennies, de nous repasser le même disque rayé, comme une invocation à je ne sais quel dieu oublié. La croissance permet de lutter contre le chômage. La croissance est nécessaire à la réduction de la pauvreté et des inégalités. La croissance est essentielle pour payer les dettes de l’Etat. Mais cette croissance qui devait nous sauver de bien des choses n’a jamais tenu ses promesses. Et nous en sommes réduits à vivre dans un monde couvert des cicatrices de ses excès et vidé de ses forces par la faute de son dévorant appétit.
Il n’était pourtant pas nécessaire d’attendre mon époque pour savoir tout cela : dès les années 2020, le livre Ralentir ou périr de Timothée Parrique nous alertait. Combien étions-nous à l’époque à l’avoir écouté ?

Fausse promesse n°1 : La croissance permet de mettre fin à la pauvreté
Pour comprendre pourquoi la croissance ne tiendra pas cette première promesse, il faut en revenir aux bases. Produire est l’acte qui nous permet de consommer. Parmi les choses que nous produisons, il y en a sans lesquelles nous ne pourrions pas vivre, ou du moins pas confortablement. A l’échelle d’un pays, il est possible de faire une estimation du revenu national permettant à toute la population de subvenir à ses besoins, c’est-à-dire de manger, de dormir avec un toit sur la tête, de se déplacer1…
C’est ce qu’on appelle le seuil minimum de revenu national.
- Sous ce seuil, il n’y a pas assez pour tout le monde et il faut de la croissance, afin de produire plus pour que ceux qui manquent aient assez.
- Au-dessus de ce seuil, il y a théoriquement assez pour tout le monde. Trop au-dessus, on commence à demander à la nature plus qu’elle ne peut nous fournir.
L’idée est donc de trouver la bonne taille de l’économie, celle qui fait qu’il y a assez pour tout le monde, sans pour autant mettre en danger l’environnement dans lequel nous évoluons. La bonne taille se situe donc entre ces deux limites.
En France, le surplus par rapport au seuil minimum est de 44% du revenu national en 20212. Soit presque la moitié de ce revenu national de près de 3 000 milliards d’euros. Nous pouvons donc diviser notre revenu national par deux sans que personne ne manque de rien pour autant. Comment se fait-il alors qu’il y ait toujours en France des gens mal logés, mal nourris ? Et qui sont de plus en plus nombreux, qui plus est ?
Ce que ça prouve, justement, c’est qu’en France, la réduction de la pauvreté n’est plus une question de croissance dont on devrait éternellement attendre qu’elle ruisselle à travers le plancher étanche des riches d’au-dessus. La question devient celle du partage de la production, de sa répartition. Redistribution, partage plus équitable de la valeur ajoutée, accès gratuit à ce qui est nécessaire pour mener une vie décente… Les solutions ne manquent pas. Mais la croissance n’en fait définitivement pas partie, nous le saurions depuis le temps sinon.
Fausse promesse n°2 : Il faut de la croissance pour réduire les inégalités
Pourtant, la croissance, nous dit-on, ruisselle et devrait donc permettre à terme de réduire les inégalités… A vrai dire, le futur a plutôt eu tendance à confirmer les chiffres présents et à infirmer cette théorie jamais prouvée.
Timothée Parrique : “L’hypothèse du ruissellement est une fable sans aucun soubassement théorique ni empirique”3.
Pour que la pseudo-théorie du ruissellement fonctionne, il faudrait que ce soient les salaires, donc les revenus du travail qui soient à l’origine de la croissance (croissance inclusive).
Or comme le montre l’économiste Thomas Piketty, la croissance d’une économie capitaliste est tirée par les revenus du patrimoine. Du capital donc. Résultat : les inégalités s’auto-alimentent, s’emballent, se multiplient… bref, elles se sentent très bien dans un contexte de croissance capitaliste.
Et si l’on observe des inversions à certaines périodes, ce n’est que du fait des interventions étatiques, de guerres ou de récessions.
Donc non seulement la croissance ne réduit pas les inégalités… mais elle peut même les aggraver. C’est par exemple ce que l’on constate aux Etats-Unis. Les plus hauts revenus y sont passés de 29% de la part des revenus des ménages en 1970 à 48% en 2018, alors que celle des revenus les plus faibles est passée de 10% à 9%4.
Or, comme on l’a vu plus haut, le PIB actuel suffirait déjà largement à contenter tout le monde. L’idée serait donc plutôt de mieux le répartir, en favorisant les activités riches en travail (l’agro-écologie par exemple), en rémunérant mieux le travail et en redistribuant. Encore. Et toujours. Une idée qui risque de revenir souvent.
Fausse promesse n°3 : Seule la croissance peut résoudre le chômage en créant des emplois
Fausse piste encore pour la croissance, donc. Pourtant, nous dit-on la croissance est tout de même essentielle pour créer de l’emploi. C’est ce que dit la loi d’Okun, un incontournable des manuels d’économie : l’emploi évolue toujours dans la même direction que la croissance.
Effectivement, produire peut amener à créer de l’emploi et produire davantage (donc croître) a du sens… dans les secteurs que l’on souhaite voir se développer (ce qui en soi mériterait une petite discussion en démocratie : que veut-on produire ? A quoi souhaite-t-on consacrer des ressources limitées – que ce soit les ressources naturelles, le temps ou l’énergie ?).
Et remettre en question l’utilité de la croissance, c’est aussi regarder les autres moyens de mieux répartir les emplois : en travaillant plus lentement là où cela permettrait de meilleures conditions de travail, ou tout simplement en travaillant moins longtemps… En se consacrant à d’autres choses, des activités qui sont aujourd’hui exclues de la conception trop étroite de la richesse qui sous-tend le PIB et l’idée de travail en général. Des choses comme écrire ces lignes ou passer du temps avec ses enfants, par exemple. Bref, créer du lien, pas du chiffre.
Avec ça, s’il devait persister du chômage, c’est-à-dire des situations où des personnes qui souhaiteraient travailler ne trouvent pas d’emploi qui leur corresponde, cette situation serait moins stigmatisante. Il n’empêchera pas l’intégration sociale et n’aura pas d’effet sur l’estime de soi. Dans le futur en tous cas, nous avons expérimenté des organisations où c’est possible.
Fausse promesse n°4 : Il est impossible de rembourser la dette de l’Etat sans croissance
C’est bien gentil tout ça, mais nous avons la dette de l’État, une dette gigantesque à rembourser. 115% du PIB en France, 50 milliards d’intérêts par an… Sans croissance, impossible, nous dit-on.
Déjà, certaines priorités mériteraient d’être questionnées : est-ce que rembourser la dette vaut à nos yeux plus que des vies humaines ?
Adhérons cependant à ce raisonnement qui voudrait que le remboursement de cette dette et la satisfaction des créanciers relève de la plus haute priorité…
Le budget public dépend d’un certain nombre de taxes, dont une partie repose sur l’activité marchande, d’où son lien avec la croissance
Cependant, présenter cela ainsi, c’est considérer que nous pouvons nous passer des services publics, qu’ils sont improductifs. Une sorte de luxe ponctionné sur l’activité privée. Mais il est également possible de les regarder comme une production : de santé, d’éducation, de justice, de transports… Une production à moindre coût, sans dividendes à verser, sans bullshit marketing, sans bullshit tout court.. Et dont le financement n’est pas plus dépendant de la croissance que celui des entreprises privées après tout5.
Et puis la production marchande, celle que les entreprises proposent sur un marché, elle ne va pas sans coûts pour l’Etat : maladies et décès liés au travail, pollution, atteintes à l’environnement… Ces coûts que la dépense publique vient compenser, en soignant les cancers, en traitant les marées noires ou en indemnisant les victimes d’accidents du travail, viennent alimenter la dette. Alors ne devrions-nous pas arrêter deux secondes de compter les centimes de l’hôpital public pour regarder les milliards que coûte le capitalisme à la société ?
Encore un point qui n’ira pas à la croissance…
Fausse promesse n°5 : La croissance est la condition d’une bonne qualité de vie
Dire que la croissance garantit la qualité de vie, c’est croire que le bonheur grimpe avec le PIB. Certes, un minimum de confort est nécessaire, mais à un moment, l’ascenseur s’arrête. C’est la conclusion à laquelle arrive Richard Easterlin, professeur d’économie américain : “Bien qu’il existe une corrélation positive entre les deux variables, ce lien s’estompe après un certain niveau de revenu par habitant”.
Ces travaux ont depuis été affinés à l’aide d’indicateurs de bonheur aussi bien objectifs que subjectifs et il en ressort que 74% du niveau de bonheur s’explique par des variables non économiques.6 Si elle pèse si peu dans le bonheur, pourquoi lui sacrifie-t-on autant ?
Certainement pas pour vivre plus longtemps, renchérirait Samuel Preston, sociologue et démographe américain. En effet, il montre qu’à partir d’un certain niveau de PIB, l’espérance de vie n’augmente plus. En revanche, il souligne que plus on est riche et plus on vit longtemps : ça ne plaide pas pour la croissance, mais pour la réduction des inégalités, si !
Conclusion
Timothée Parrique conclure : “La croissance doit être considérée comme une stratégie d’ajustement temporaire à une situation de manque, et non pas comme le mode de fonctionnement par défaut d’une économie développée”7
et “Les barrières à l’action ne sont pas économiques, mais bien politiques, morales et culturelles”8
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https://www.youtube.com/@selyne_ecrit_vain
- Cycle de conférence de Timothée Parrique organisé par le mk2 Institut au mk2 Bibliothèque (Paris) – 2024-2025 ↩︎
- Ibid ↩︎
- Ralentir ou périr, Timothée Parrique, Editions du seuil, septembre 2022 ↩︎
- Cycle de conférence de Timothée Parrique organisé par le mk2 Institut au mk2 Bibliothèque (Paris) – 2024-2025 ↩︎
- Ibid ↩︎
- Ibid ↩︎
- Ralentir ou périr, Timothée Parrique, Editions du seuil, septembre 2022 ↩︎
- Ibid ↩︎
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