7 juin 2055 – La croissance, a ceci de commun avec un programme politique qu’elle nous dit tout ce qu’on veut entendre. Mais une fois qu’on l’a choisie, elle ne tient absolument aucune de ses promesses.
Et l’une de grandes promesses de la croissance ces dernières années est la promesse de la croissance verte. Une croissance qui se voudrait respectueuse de l’environnement. C’est cette idée bien attirante que nous allons questionner dans cet article.
La croissance verte : qu’est-ce que c’est ?
Au premier plan, une rivière aux eaux limpides sur laquelle circulent quelques bateaux-taxi propulsés à l’hydrogène. Sur chacune des rives, des immeubles végétalisés absorbent la lumière douce du soleil couchant. Sous de vastes auvents de bois, des badauds prennent un verre en regardant passer les voitures volantes entre les pales des éoliennes qui tournent doucement à l’horizon. Comme la croissance verte est belle…

Ou du moins, c’est le cas de l’imaginaire qu’on nous vend lorsqu’on nous parle de la croissance verte. Cette couleur si évocatrice : couleur de la nature, couleur de l’espoir… Alors qu’est-ce que la croissance verte, concrètement ?
Selon l’OCDE, la croissance verte doit “engendrer la croissance économique et le développement, tout en veillant à ce que les actifs naturels continuent de fournir les ressources et les services environnementaux sur lesquels repose notre bien-être.” Le choix même du vocabulaire est révélateur de l’esprit dans lequel on parle de croissance verte : “actifs”, “fournir des ressources et des services”… Il est clair dès le début qu’il s’agit avant tout de continuer à exploiter la nature comme si son rôle unique était de répondre à nos besoins
Ce qui change, dès lors, ce sont supposément les modalités de cette croissance : utilisation de matériaux renouvelables à la place des ressources fossiles, innovations théoriquement moins consommatrices de ressources et moins émettrices de gaz à effet de serre, biotechnologies… Pour ne pas remettre en cause la notion même de la croissance, tous les moyens sont bons.
Les résultats, en revanche, tardent à se faire sentir, nous y reviendront. Quant à l’efficacité des innovations généralement invoquées, elle est remise en doute par Hélène Tordjman dans son ouvrage La croissance verte contre la nature1. Elle y écrit notamment que “paradoxalement, nous comptons répondre aux destructions provoquées par l’extension des marchés et le déferlement technique par encore plus de marché et de technique.” Comme si les dégâts causés par le développement scientifique et technique lui étaient extérieurs, alors qu’ils sont pourtant inhérent à ces développements. Par exemple, le développement de l’énergie nucléaire va de pair avec le risque d’accident et ouvre la porte au développement de l’armement nucléaire.
Alors qu’en est-il vraiment ?
Pourquoi il n’y aura pas de croissance infinie dans un monde fini
“Celui qui croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste”. Cette citation est généralement attribuée à l’économiste Kenneth Boulding. Et il n’est pas le premier à prédire un état stationnaire caractérisé par une absence de croissance. Les pères de la science économique que sont Adam Smith et David Ricardo, par exemple, ont eux-mêmes prédit que l’accumulation des richesses en viendrait inéluctablement à s’arrêter.
Ces prédictions ont été oubliées pendant un temps. Et pour cause : un nombre certain d’inventions ont permis à l’humanité d’exploiter les ressources naturelles avec une efficacité redoutable. Ainsi, les limites pointées autrefois ont été largement dépassées. Ce qui ne veut pas dire que toute limite pourra être dépassée, et encore moins sans dommage.
Aujourd’hui, la limite que nous rencontrons n’est ni la pression démographique (contre laquelle alertait Malthus) ni l’épuisement des profits (qui inquiétait Ricardo ou Marx). La limite qui s’impose à nous est celle des écosystèmes, des milieux de vie, des processus biochimiques de notre planète, qui sont sollicités au-delà de leurs possibilités de renouvellement. Des espèces disparaissent avant même d’être découvertes. Chaque printemps est un peu plus silencieux.
Et c’est cette limite que la croissance verte se propose de dépasser grâce au découplage.
Le découplage correspond à la dissociation entre la croissance de la production (donc du PIB) et les pressions qu’elle exerce sur l’environnement. Cependant, pour qu’un découplage soit véritablement effectif, Timothée Parrique définit cinq conditions nécessaires et suffisantes2 :
- Le découplage doit être total : toutes les composantes de la charge écologique doivent être concernées, et non pas uniquement le CO2 ou la biodiversité ou les océans…
- Le découplage doit être absolu : la diminution des pression doit être suffisante pour compenser la croissance de la production
- Le découplage doit se faire par le bas : la variable économique doit rester constante alors que la variable écologique baisse
- Le découplage doit être global, et non pas limité à certains secteurs ou dans certaines régions
- Le découplage doit être permanent
Pour montrer la possibilité d’un tel découplage, la courbe environnementale de Kuznets, un autre économiste, est souvent invoquée : cette courbe montre qu’au-delà d’un certain niveau de revenu, on observe une baisse des pressions environnementales. Cependant, les critères ci-dessus ne sont pas respectés, ce qui amenuise grandement l’éefficacité de ce découplage :
- La courbe de Kuznets prend uniquement en compte carbone, laissant de côté les autres pressions environnementales, ce qui fait qu’ici, le découplage évoqué n’est pas total
- Ensuite, la courbe de Kuznets comptabilise la production effectuée sur le territoire national, sans les importations. Or ces données ne prennent pas en compte les conditions polluantes d’extraction et de production de certains éléments importés.
- De plus, jusqu’ici, les découplages observés n’ont été que temporaires et les ordres de grandeurs insuffisants
- Et le tout pour des taux de croissance extrêmement faibles…
Le découplage semble être une hypothèse de plus en plus hasardeuse, ce qui remet en cause l’idée même de croissance verte3.
Une croissance verte… uniquement en apparence ?
Commençons par la question de l’énergie.
Pour produire, pour transporter ce qu’on produit, il faut de l’énergie. Il va donc être nécessaire de substituer aux sources actuelles d’énergie, très carbonées, des énergies plus “vertes” : éoliennes, panneaux solaires… Ces options pourtant sont loin d’être la panacée à elles seules.
La première limite est pointée par François Jarrige et Alexis Vrignon, deux historiens qui ont travaillé sur le sujet. Leurs travaux4 révèlent que les transitions énergétiques n’ont historiquement pas entraîné le remplacement d’une énergie par une autre, mais plutôt l’addition d’une nouvelle source d’énergie à une ancienne qui continue d’être tout autant utilisée. Ainsi, nous ne sommes jamais passés du charbon au pétrole : le pétrole s’est ajouté au charbon, mais depuis le XIXème siècle, la consommation de charbon a continué d’augmenter. Les énergies renouvelables s’ajoutent aux autres de la même manière. Il en résulte davantage un empilement énergétique qu’une transition !
En admettant cependant que nous pourrions nous appuyer sur les énergies renouvelables pour couvrir notre consommation actuelle, le monde n’en serait pas plus propre pour autant. Loin de là. En effet, une éolienne ou un panneau solaire ne se construisent pas à partir des rayons du soleil et du souffle du vent. Leur fabrication nécessitent des matériaux eux-mêmes non renouvelables et parfois très dilués dans la croûte terrestre. Les techniques pour les extraire nécessitent de mobiliser de l’énergie, des produits chimiques et de détruire des milieux de vie entiers pour y creuser des mines à ciel ouvert. Loin donc de l’image que l’on se fait de prime abord d’une croissance verte.
La croissance verte peut donc s’avérer bien grise et sale, car à sa racine se trouve toujours un extractivisme dont notre production actuelle ne semble pas pouvoir se passer. Et que cet extractivisme s’épanouisse loin de nos lieux de vie ne change rien au problème. Il est là. Et même loin de nos regards, il nous affecte.
Le recul affolant de la forêt Amazonienne se répercute sur les pluies et sur l’air que nous respirons. La destruction des habitats de nombreuses espèces sauvage les force à disparaître ou à se déplacer toujours plus près de nous et de nos élevages, multipliant la transmission à l’humain de maladies nouvelles, parfois très contagieuses comme le COVID, parfois très létales comme Ebola, et ce n’est peut-être qu’une question de temps avant qu’apparaisse un virus qui sera tout à la fois très létal et très contagieux. Les produits chimiques utilisés pour récupérer les sables bitumineux ou les métaux qui constituent nos appareils électroniques se retrouvent dans nos nappes phréatiques ou dans notre nourriture.
Le croissance verte n’est jamais rien d’autre qu’une croissance repeinte d’une autre couleur, qui pose les mêmes problèmes et se heurte aux mêmes limites.
La croissance peut-elle être souhaitable dans un monde infini ?
Je viens d’un futur où la croissance s’est poursuivie, au-delà encore des limites que vous avez dépassées. La biodiversité s’est appauvrie plus rapidement que lors de n’importe laquelle des extinctions de masses qu’a connues la Terre par le passé. Certaines régions sont devenues inhabitables et des paysages verts autrefois ne sont plus que des déserts sinistrés.
Dépasser les limites planétaires n’a rien de l’apocalypse qu’on nous vendait, de cet imaginaire tout en feu, en explosions et en sang. C’est plutôt une longue agonie. Une hausse insidieuse mais constante des taux de mortalité, un appauvrissement irréversible de la diversité de la vie et de la fertilité des sols. Une vie qui se mue en survie pour un nombre grandissant d’humains.
Dépasser les limites planétaires… Je l’utilise au sens où vous l’entendez aujourd’hui, mais en vérité, le sens de l’expression, comme de beaucoup d’autres, a été détourné à l’époque où je vis. Aujourd’hui, pour ceux qui nous dirigent, “dépasser les limites planétaires” est devenu le synonyme de “quitter le berceau de la Terre”. Un vieux vieux rêve qui devient réalité pour un petit nombre d’humains, au prix de l’abandon de la majorité à des conditions de vie toujours plus dégradées.
Oui, les humains qui se sont retranchés dans les cités solaires en attendant de suivre le chemin de leur concitoyens vers les villes spatiales. Les humains qui grattent les dernières ressources sur le cadavre de la Terre, pour construire leurs navettes spatiales et maintenir l’illusion de l’abondance, comptant pour l’avenir sur l’infinité des ressources contenues dans l’espace. A quel prix ?
Je n’ai pas le cœur à vous décrire ici et aujourd’hui les conditions de vie de ceux qui, majoritaires, vivent hors des cités solaires, subissant comme tout le reste de l’univers le mépris de ceux qui ont piétiné le reste du vivant au nom d’un confort superflu.
Mais je continuerai à vous alerter.
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