21 juin 2055 – Le niveau de production, dans de nombreux pays, à commencer par les pays occidentaux, dépasse largement à la fois nos besoins et les ressources qui permettent à nos environnements de se régénérer. A votre époque déjà, l’humanité le sait mais laisse persister cette dynamique délétère, voire la renforce. C’est le sens même de la recherche de la croissance.
Dans le futur dont je viens, nous sommes plusieurs à nous être opposés à ce système délétère. A nous être dressés contre les mécanismes grippés de cette machine infernale. Nous avons alors décidé de lutter sur quatre fronts :
- contre la marchandisation
- contre le développement incontrôlé de la technique
- contre l’absurde culte du travail
- contre le déficit démocratique
Mais il était trop tard. Et nous étions trop peu. Aujourd’hui nous nous tournons vers vous pour que notre combat n’ait pas été vain.
Contre la marchandisation
Notre premier combat nous a amenés à nous lever contre l’omniprésence du marché.
Le marché est un système d’allocation des ressources. C’est le lieu de la rencontre, physique ou virtuelle, entre ceux qui ont besoin d’un certain produit (les demandeurs) et ceux qui souhaitent mettre à disposition ce produit (les offreurs). L’échange entre les deux est monétaire : il se fait pour un certain prix. Pour qu’il y ait un échange, et donc un marché qui fonctionne, il faut donc qu’un produit soit proposé à un certain prix (susceptible de varier), prix qu’un certain nombre de demandeurs sont disposés à payer et qu’un certain nombre d’offreurs sont prêts à accepter.

Dans le mode de production capitaliste qui est le nôtre, les marchés sont à ce point partout qu’on n’imagine même plus que la satisfaction de nos besoins pourrait fonctionner autrement. C’est pourtant le cas, pour le moment du moins, pour l’éducation ou la santé en France : chacun peut s’instruire ou se faire soigner quand il en a besoin, gratuitement ou presque, financées collectivement en fonction des moyens de chacun et indépendamment de ses besoins.
Et l’histoire et l’anthropologie pourraient nous fournir tout un tas d’exemples de systèmes d’allocation, plus ou moins complexes, tous destinés à répondre aux besoins de la société qui les a institués.1
Le marché n’est donc qu’un système d’allocation des ressources parmi d’autres et sa prédominance dans les échanges est très récente : on peut retracer les débuts de son développement à la fin du XVIIIème siècle en Angleterre, développement qui s’est accéléré au cours des dernières décennies. Il n’a pas fallu longtemps avant que nous ne lui confions l’essentiel de ce qui fait notre vie : notre logement, notre nourriture, nos divertissements… Nous y vendons notre énergie et nos compétences, nous y récoltons notre subsistance. Nous lui confions nos créations et l’avenir de nos enfants, et nous en oublions qu’il pourrait en être autrement.
Mais le marché n’est pas une institution neutre : ce qui y passe s’en trouve transformé. Tout ce qui passe sur le marché acquiert un statut nouveau : celui de ressource. C’est vrai pour le pain fraîchement cuit à la boulangerie, pour les gadgets qui peuplent nos armoires à ne plus savoir qu’en faire, c’est vrai pour ce qui depuis des temps immémoriaux, habille ou peuple notre Terre, c’est vrai pour l’énergie que nous mettons à travailler. 2
Le marché simplifie, standardise, il donne une valeur monétaire à ce qui jusqu’ici n’avait pas de prix.
Ainsi, une heure de ton travail, de ton énergie, au prix d’un stress et d’un effort que tu ne mettras pas ailleurs, jamais, ni dans cette vie ni dans une autre, aux yeux du marché, est équivalente à deux kilos de yaourt. Trois s’il est en promo. Ou un t-shirt cousu par des adolescentes dont une journée de la courte vie vaut à peine un café pris au comptoir. Et un baril de pétrole, si rapidement bu par nos voitures, presque sans y penser, ne vaut à l’état brut qu’une journée de notre temps, quand il aura fallu des millions d’années dans des conditions très spécifiques pour l’obtenir.
Tout ce qui passe par le marché devient une ressource qui perd par ailleurs toute valeur. Notre travail. La nature. Et l’emprise du marché s’étend un peu plus chaque jour. Hier sur nos récoltes, aujourd’hui sur les gènes mêmes de ce que nous plantons.3 Hier sur notre savoir faire et aujourd’hui sur notre temps.
Ce qui hier appartenait à tous et à personne, aujourd’hui par le biais du marché, certains obtiennent le droit d’en user, d’en abuser et même de le détruire4. Au point d’en décapiter des montagnes sacrées pour un peu de métal.5
Alors refusons l’emprise du marché sur ce qui nous est précieux. Sur nos moyens élémentaires de subsistance, sur la santé, sur la nourriture, sur le logement, qui sont les conditions de la dignité humaine. Sur le vivant, sur ces processus invisibles qui font tourner le monde. Sur ces lieux uniques, impossibles à étiqueter ou à tarifer. Sur la connaissance, sur le temps et les outils qu’il faut pour l’acquérir, sur toutes ces choses nécessaires à la démocratie.
Car si le marché était un moyen d’allocation juste et efficace, à une époque où notre production surpasse de loin les besoins de tous, comment tant de gens pourraient encore manquer de temps de choses ? Comment dans un pays dont la production couvre deux fois les besoins de toute la population, 14,4% de cette même population peut vivre sous le seuil de pauvreté ?6 Combien de vies gâchées par une complaisance aveugle envers la foncière inefficacité du marché ? Quel est encore le sens de lui confier des choses aussi précieuses que notre survie ou la santé du monde qui nous entoure ?
Le marché a perdu son pourquoi et à vous qui vivez encore dans une démocratie, le futur vous en conjure : reposez la question de ce qui doit ou non être confié au marché, réinventer d’autres manières de fonctionner. L’histoire de nos sociétés sont si riches de tant d’idées…
Contre le développement incontrôlé de la technique
On entend souvent proposer, comme réponse aux défaillance du marché, aux limites de la croissance ou au malheur du monde, l’innovation. Et entre autres, l’innovation technique. Il est vrai que c’est à l’innovation que nous devons aujourd’hui de pouvoir si facilement partager des connaissances, que nous ne mourons plus de la peste ou que nous pouvons discuter d’un bout à l’autre de la planète avec ceux que nous aimons.
Mais c’est aussi l’innovation qui nous donne les moyens de tuer nos semblables de manière industrielle, de décapiter des montagnes ou de condamner des générations aux cancers et aux malformations in utero.
La technique, nous dit Jacques Ellul, n’a pour fin qu’elle-même. Elle suit un développement autonome, indépendamment de l’accomplissement de nos objectifs. Elle porte en elle de manière indissociable des effets positifs et des effets négatifs. Pas d’énergie nucléaire sans risque d’accident et sans les armes que l’uranium enrichi permet de créer. Pas de cultures protégées par les pesticides sans appauvrissement des sols qui remet en cause jusqu’à la possibilité de les cultiver. Et ce n’est pas un choix mais un package : l’un ne va pas sans l’autre.7

Et le progrès technique, toujours selon Jacques Ellul, vient certes résoudre des problèmes, mais il en pose de plus difficiles encore8. En témoignent les biocarburants, qui proposent de venir remplacer le pétrole qui viendra à manquer, aux dépens de cultures alimentaires et au prix de risques biologiques qui auraient leur place dans des films de science fiction : marées noires causées par des algues pétrolifères hors de contrôle ou bactéries dévoreuses de forêts en roue libre.9
Comme le marché, la technique a perdu son pourquoi. Et pourtant, l’Histoire a ses exemples de discernement et de renoncement, face à des innovations aux effets jugés délétères.10 Vous qui vivez encore en démocratie… Il est temps d’appeler au grand tri, au prix de ce qui compte vraiment.
Contre la valeur travail
Notre troisième cheval de bataille, et le plus mal compris sans doute, était celui du travail.
Parce qu’il faut produire toujours plus, innover toujours plus, dans tous les domaines, du spatial à l’accessoire, il faut travailler. Et travailler pas n’importe comment : travailler sous le contrôle rigoureux du marché, travailler selon des critères dont personne ne se souvient avoir préalablement discuté. Au risque de subir sinon la pauvreté et l’exclusion.
Et là encore, le marché faillit pourtant à sa tâche : des bullshits jobs, ces travaux jugés inutiles même par ceux qui les font, se retrouvent mieux payés, mieux valorisés, que des choses aussi essentielles que le soin à la personne ou la construction de nos maisons.11 Et parallèlement, sont exclues du champ du travail des choses pourtant si nécessaires à la vie ; sont rejetées hors du marché où rien n’existe des activités qui mobilisent la foisonnante créativité, la subtilité de pensée, l’habileté de l’humain.
Et pourtant, on nous enjoint de travailler, et de travailler selon ces règles, et de rendre compte de notre action, quel que soit son apport par ailleurs pour la collectivité, sous peine de se voir privé des moyens de subsistance. Nous obligeant à sacrifier le sens de la vie à un travail qui en a perdu son pourquoi.
Le travail, pourtant, originellement, c’est le moyen de la survie. C’est l’asservissement à cette nécessité bien précise : nourrir le corps, le reposer, le protéger. Une fois repus et notre énergie retrouvée, nous devrions avoir tout le loisir de nous épanouir dans d’autres activités.12 Combien d’entre nous encore participent réellement à permettre la survie collective ? Et parmi les autres, combien ont réellement l’impression d’apporter quelque chose au monde grâce au fruit de leur travail ? Combien préfèreraient conserver cette énergie précieuse pour une toute autre activité ?
C’était là notre but : redonner au travail son sens et sa valeur, comme moyen de notre survie individuelle et collective. Et au-delà de cette contrainte existentielle, pouvoir décider de ce qui, réellement, nous est utile ou cher. Voilà ce que nous proposons de discuter parmi tous les peuples qui sont encore en démocratie.
Contre un fonctionnement essentiellement non démocratique
Mais pour ça, encore faut-il s’offrir le luxe d’une véritable démocratie : d’un espace où les citoyens informés puissent se forger leurs propres idées, échanger dessus et les défendre.
La démocratie implique que chacun puisse prendre le temps. Concrètement ? Avant les élections, on devrait pouvoir avoir des jours non travaillés. Juste pour s’informer. Pour choisir en conscience. Pourquoi la démocratie, l’institution centrale de nos sociétés, celle qu’on parle de protéger, de défendre, pourquoi cette démocratie devrait se contenter du temps et de l’énergie qui nous restent, après le travail, les courses, le coucher des enfants et le traitement des factures ? C’est la question que pose la philosophe Céline Marty, et je crois que ça vaudrait vraiment la peine de se pencher dessus.

Mais si aujourd’hui, on refuse au vote l’importance et la gravité qu’il mériterait, et c’est peut-être parce que les décisions à gros enjeux se font ailleurs. Ou ne se font pas. Bien sûr, il y a la droite, il y a la gauche, il y a le choix entre plusieurs bulletins, et très certainement, c’est appréciable. C’est même beaucoup mieux qu’ailleurs. Mais quelles questions nous pose-t-on vraiment, à travers le vote ?
L’âge de la retraite, un peu plus d’impôts ici, un peu moins là… On parle du comment pour atteindre des objectifs que l’on n’a pas fixés. Oui, le comment est un enjeu, un enjeu pour plein de gens. Mais si on nous laissait d’abord réfléchir au pourquoi ? Réfléchir à ce qu’on veut vraiment ? L’âge de la retraite d’accord, mais est-on toujours en phase avec la manière dont le travail s’organise, avec la dérogation à la valeur d’égalité que représente l’organisation très hiérarchique du travail ? Est-on d’accord avec ce qu’on choisit de produire ? Avec les priorités selon lesquelles on produit ? Si chacun avait son mot à dire sur les questions que l’on pose à travers le vote, et authentiquement, véritablement, le temps et les moyens d’y réfléchir, est-ce que le vote porterait sur les mêmes choses ? Est-ce que le vote resterait d’ailleurs l’outil principal de la démocratie ?
A-t-on vraiment encore l’initiative, le choix, de la façon dont nous vivons ensemble et dont nous organisons nos vies et notre subsistance ?
J’ai l’impression de n’avoir pas signé pour ça, et d’avoir bien peu de prise, bien peu d’espace pour le faire savoir et pour faire valoir qu’il y aurait d’autres manières de faire, de penser, d’en discuter ensemble. Et j’ai l’impression que je ne suis pas la seule. J’en fais même le pari. Est-ce que je me trompe ? Est-ce que parfois, vous aussi, vous avez l’intuition que les choses pourraient se passer autrement ? Qu’on ne nous a pas vraiment demandé notre avis sur ce qu’on fait de nos vies ?
Après tout, il y a encore beaucoup de choses qu’on pourrait essayer. Les assemblées citoyennes, le tirage au sort de nos représentants, des modalités différentes de délibération… Ce qui est certain c’est qu’il reste bien des choses à tenter. N’ayons pas peur de les essayer !
La technique, le travail, la démocratie, autant de thèmes à aborder dans les prochaines articles ! Mais d’abord, on parlera (pour de bon) de décroissance. Parce que c’est une alternative possible et une nécessité aussi. Alors pour en discuter et pour continuer à me soutenir, abonnez-vous à la newsletter et allez voir la version vidéo en attendant le prochain billet !
- Au commencement était, de David Graeber et David Wengrow, Edition Les Liens qui Libèrent, nov 2023 ↩︎
- La pensée marxiste, de Jacques Ellul, Editions Table ronde, janv 2019 ↩︎
- La croissance verte contre la nature, de Hélène Torjdman, Editions La Découverte 2022 ↩︎
- Selon la définition légale de la propriété privée ↩︎
- Extractivisme, de Anna Bednik, Editions Le passager clandestin, fev 2019 ↩︎
- Source INSEE ↩︎
- Le Bluff technologique, de Jacques Ellul, Editions Hachette Littérature, 2004 ↩︎
- Ibid ↩︎
- La croissance verte contre la nature, de Hélène Torjdman, Editions La Découverte 2022 ↩︎
- Au commencement était, de David Graeber et David Wengrow, Editions Les Liens qui Libèrent, nov 2023 ↩︎
- Bullshit jobs, de David Graeber, Editions Les Liens qui Libèrent, 2019 ↩︎
- La Condition de l’homme moderne, de Hannah Arendt, 1961 ↩︎
Laisser un commentaire