Humaines, humains,
Le futur est sombre et je le sais car j’en viens.
15 avril 2055 – Faute d’avoir fait le nécessaire pour diminuer drastiquement les émissions de gaz à effet de serre et enrayer le réchauffement climatique, l’humanité a eu recours à la géoingénierie1.
Avant ça, il y a bien eu de petites baisses, de l’ordre de 2 ou 3% annuels. Suffisamment pour prétendre agir, pour se donner bonne conscience. Mais loin de ce qui aurait été nécessaire pour réellement changer la trajectoire du réchauffement climatique.2
Pour que la France tienne ses objectifs climatiques, il aurait fallu faire plus que deux fois mieux. Cela aurait impliqué un ralentissement radical, un arrêt complet de certaines productions superflues et un recentrement sur nos besoins essentiels. Peut-être qu’il y a un monde où c’est arrivé. Pas le mien malheureusement.
Et de savoir que la géoingénierie avait le potentiel de venir compenser notre inertie n’a sans doute pas aidé. Seulement, ce potentiel de la géoingénierie n’était pas sans conséquences. Y faire appel nous a fait basculer dans un monde contre lequel je suis venue vous alerter…
Intensification des effets du changement climatique…
Voilà comment ça s’est passé, dans le futur qui est le mien : les effets du réchauffement climatique se sont faits de plus en plus intenses, de plus en plus destructeurs et meurtriers.
Ça commençait déjà à se voir, en 2025 : les réseaux, les médias se remplissaient d’images d’inondations, d’incendies, de tempêtes. Des phénomènes qui existaient avant, bien sûr, mais dont la fréquence et l’intensité ont augmenté de manière exponentielle.
En effet, le climat de la Terre est un système non linéaire : l’augmentation de la concentration des gaz à effet de serre ne se traduit pas par une évolution simplement proportionnelle des températures. Elle conduit vers un invisible point de bascule, un passage à un état radicalement différent et imprévisible.
Et à force d’immobilisme, dans un futur proche, nous nous sommes retrouvés face à une urgence climatique telle qu’il n’était pas possible, ni pour nous, ni pour les autres espèces, de s’adapter. Personne, ni les instances internationales, ni les gouvernements, n’avaient jamais clairement défini ce qu’on considérerait comme une urgence, mais le jour où des milliards de vies se sont retrouvées en jeu, nous avons compris qu’il était désormais trop tard. Le monde ne serait plus jamais le même.
L’urgence
Il a fallu agir face à l’urgence. Et la géoingénierie s’est avérée être la seule action aux effets immédiats que nous pouvions mettre en place. La géoingénierie recouvre un ensemble de moyens permettant d’intervenir délibérément à grande échelle sur le système climatique afin de contrer le réchauffement de la planète ou d’en atténuer certains effets3.
Et la méthode qui apparaissait comme la plus adaptée à la situation d’urgence à laquelle nous faisions face existait déjà à votre époque. Elle était identifiée comme la plus simple à mettre en place, à la fois efficace et peu coûteuse : le refroidissement de la planète par pulvérisation de particules de soufre sous forme d’aérosols dans la stratosphère4, sur le modèle des éruptions volcaniques. Appelons ça la “méthode Vulcain”, du nom du dieu romain des volcans.

La méthode Vulcain
Lors de certaines très grosses éruptions volcaniques comme celle du Pinatubo en 1992, d’importantes quantités de cendre sont dégagées jusque dans la stratosphère. La stratosphère, c’est la couche de l’atmosphère terrestre qui se trouve entre 10 et 50 kilomètres au-dessus du sol. Les masses d’air s’y déplacent horizontalement, ce qui fait que les particules de soufre peuvent y rester pendant un, deux, voire trois ans. En-dessous se trouve la troposphère, où nous nous trouvons et où se jouent les conditions météorologiques. Là, les masses d’air se déplacent horizontalement, ce qui rendrait une telle intervention beaucoup moins efficace.
Dans le futur dont je viens, de longs tuyaux ont été déployés en plusieurs points stratégiques de l’hémisphère nord, à l’aide de ballons, et des quantités gigantesques de dioxyde de soufre ont été injectées dans la stratosphère. S’en procurer était simple : il se trouve, très commodément, que le dioxyde de soufre est l’un des déchets extrait lors de l’exploitation de sables bitumineux, aussi appelés pétrole de schiste. L’essentiel venait des gisements de l’Alaska, ce qui au passage a permis aux compagnies pétrolières – celles-là mêmes qui avaient largement contribué au problème – d’augmenter leurs profits.
Cette solution d’urgence a fait l’objet d’une promotion appuyée par les scientifiques qui travaillaient sur le sujet depuis des années : ils sont devenus omniprésents sur tous nos écrans pour expliquer, rassurer, justifier. En quelques semaines à peine, ces héritiers de Ken Caldeira et Lowell Wood, deux des plus ardents défenseurs de la méthode Vulcain depuis des années, envahissaient les réseaux sociaux et les médias. Leurs arguments étaient partout les mêmes :
- Une intervention rapide et facile à mettre en œuvre
- Des millions de vies sauvées
- Un futur réglage de la température terrestre au niveau optimal (quoi que cela puisse signifier)
- Une efficacité prouvée
- Des coûts si faibles que les contribuables n’auraient pas à s’en inquiéter
Face à ces arguments, il était difficile de lutter, et ce d’autant qu’il devenait impossible, dans la confusion, de distinguer le vrai du faux des deux côtés. Certains opposants prophétisaient notamment des retombées sous forme de pluies acides après le déploiement, mais ce scénario terrifiant s’est avéré scientifiquement faux. De fait, rien de tel n’est arrivé. Ça aurait peut-être été un moindre mal pourtant.
Le succès du déploiement de la géoingénierie
Une véritable euphorie a suivi la mise en route des premiers tuyaux. Même les plus pessimistes devaient l’admettre : face à l’imminence du danger qui nous menaçait, la méthode Vulcain faisait figure de miracle. Les températures moyennes mondiales ont effectivement baissé rapidement après les premières injections massives de dioxyde de soufre dans la stratosphère, et sans accrocs sur le moment. Ceux qui pointaient les risques auxquels nous nous exposions si nous persévérions dans cette voie étaient inaudibles tant la catastrophe à laquelle nous venions d’échapper était terrible.
Ils avaient pourtant raison de s’inquiéter. Mais ce qui a suivi, soyons honnête, aucun d’entre nous ne l’avait imaginé.

La face sombre de la méthode Vulcain
Ce n’est qu’une fois la température revenue à des niveaux auxquels humains et non humains pouvaient s’adapter, sous un ciel qui n’était désormais plus bleu mais laiteux, que nous avons réalisé que le choix de la géoingénierie n’était pas anodin.
Les premières conséquences se sont faites ressentir au niveau des pluies. Les scientifiques nous l’avaient promis : le déploiement du filtre solaire permettrait de ramener les précipitations à leur niveau antérieur. Un véritable soulagement après d’importantes perturbations dues à la hausse des températures au cours des dernières années, qui avaient provoqué des famines et de vives tensions dans certaines régions.
Et en effet, le niveau mondial des précipitations est revenu à la normale. Mais pas sa répartition. La mousson a été fortement impactée, si bien que loin de s’améliorer, la situation a continué à se détériorer dans certaines des zones qui avaient déjà été les plus durement touchées : une partie de l’Asie ou encore l’Afrique équatoriale… La dénutrition s’est renforcée là-bas, provoquant des départs massifs de population face auxquels certains pays ont verrouillé leurs frontières. Les maigres aides envoyées par les nations les plus favorisées ne suffisaient pas à compenser l’ampleur des dégâts.
Et ce n’est pas tout.
Dans la confusion qui a suivi la sidération, nous n’avons pas vu tout de suite l’impact qu’avait eu l’injection du soufre sur certains processus biochimiques. Ce sont les pêcheurs qui, les premiers, ont alerté sur une accélération de l’acidification de l’océan. Cette acidification décimait des maillons essentiels de la chaîne alimentaire. La disparition des espèces marines en était précipitée, privant à court terme une partie de l’humanité de ressources alimentaires précieuses et mettant en danger à long terme l’équilibre de nombreux écosystèmes.
Pour y remédier, certains ont proposé de faire appel à des méthodes complémentaires de géoingénierie : l’ensemencement des océans, en y répandant du fer ou de la chaux pour en rééquilibrer la composition, représentait le prochain miracle. Mais la méfiance avait commencé à poindre face à notre capacité à intervenir de manière contrôlée sur des processus naturels qui nous dépassaient si largement. L’idée d’une nouvelle intervention technique devenait l’objet de crispations de plus en plus fortes.
Et ce d’autant qu’un rapport s’est ajouté aux alertes précédentes, rapport qui faisait état d’un élargissement du trou dans la couche d’ozone. Encore un problème, dont nous pensions pourtant être venus à bout ou presque ces dernières décennies.
Les protestations face à la géoingénierie
Des mouvements citoyens ont commencé à s’organiser pour demander un arrêt immédiat des injections de soufre dans la stratosphère, une interdiction temporaire de toute autre forme d’intervention apparentées à la géoingénierie et un bilan complet des connaissances scientifiques sur le sujet. L’objectif était de pouvoir prendre une décision collective éclairée avant de s’engager plus loin sur cette voie ou de l’exclure définitivement. Des manifestants se levaient dans tous les pays pour demander que les peuples soient démocratiquement consultés avant que ne se poursuive la modification de notre régime climatique à si grande échelle.
Mais il leur a été répondu que ça n’était pas si simple. En effet, un arrêt brutal des injections de dioxyde de soufre dans la stratosphère entraînerait une hausse tout aussi brutale des températures. Ces dernières retrouveraient leur trajectoire de réchauffement antérieure et ne laisseraient aucune chance à la vie terrestre de s’adapter.
Le risque était vertigineux : c’est d’extinction de masse qu’il s’agissait.
Et même si les choses n’allaient pas jusque là, certains seraient forcément tentés de poursuivre les injections de leur côté, de manière désordonnée. Car une telle intervention sur le climat était à la portée de n’importe quelle entreprise ou individu disposant de quelques millions d’euros. Il fallait donc conserver un monopole de la méthode Vulcain, en continuant à la pratiquer sous la gouvernance internationale qui avait présidé à sa mise en place.
Ces arguments, loin d’apaiser les protestations, ont attisé la colère de certains, à commencer par les premières victimes collatérales de ce sauvetage en urgence de l’humanité. Les appels au calme et à la raison se sont multipliés, portés en plus d’un lieu par des policiers armés chargés de réprimer les manifestants. De fait et sans que nous l’ayons vraiment pensé, nous avions laissé le destin de toute l’humanité entre quelques mains. Lesquelles ? Et comment pouvions nous alors récupérer ce qui nous appartenait à tous – un climat naturel, non trafiqué ?
Ce sera l’objet d’un prochain article et d’une prochaine vidéo !
Pour me suivre sur Youtube, c’est par ici.
Vidéo précédente :
- Pour rappel, la géo-ingénierie et plus particulièrement l’injection d’aérosols soufrés, a été publiquement envisagée comme une des réponses au réchauffement climatique par Paul Crutzen dans cet article : Paul Crutzen, “Albedo Enhancement by Stratospheric Sulfur Injections: A Contribution to Resolve a Policy Dilemma?”, September 2006, Climatic Change 77(3):211-220 ↩︎
- Ralentir ou périr, Timothée Parrique, Editions du seuil, septembre 2022, p.65 ↩︎
- Les Apprentis sorciers du climat, de Clive Hamilton, Editions du seuil, octobre 2013 ↩︎
- Tout peut changer, de Naomi Klein, Chap. 8 (p.397-448), Actes Sud 2015 ↩︎
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