Humains, humaines,
Le futur est sombre et je le sais car j’en viens.
22 avril 2055 – Dans le futur, on s’est un peu faits avoir niveau démocratie, et ça a complètement un rapport avec la géoingénierie. Vous vous souvenez ? L’intervention délibérée à grande échelle sur le système climatique pour contrer le réchauffement de la planète ou en atténuer certains effets1, dont je parlais dans mes articles précédents, que vous pouvez retrouver ici et là.
La méthode qui a été choisie et mise en place dans le futur d’où je viens s’appelle la “méthode Vulcain”, et ses conséquences se sont avérées terribles : assèchement de la mousson, acidification des océans, trou dans la couche d’ozone, retour en arrière impossible2…
Comment en sommes-nous arrivés là ? C’est essentiel de le comprendre, si vous voulez éviter de laisser advenir le futur qui est le mien.
Comment nous en sommes arrivés là
La “méthode Vulcain” consiste en l’injection de millions de tonnes de dioxyde de soufre dans la stratosphère, pour refléter une plus grande partie du rayonnement solaire, ce qui a pour conséquence de rafraîchir l’atmosphère3. Il s’agit, autrement dit, de polluer plus, avec tous les risques que cela comporte, pour pouvoir… continuer à polluer plus. En effet, pour compenser les effets de l’excès de CO2 dans l’atmosphère, on crée un excès de dioxyde soufre dans la stratosphère. Sans pour autant s’attaquer au premier problème.
Dès sa première évocation, l’idée a engendré de virulentes polémiques. Pour beaucoup, la mise en place d’un tel procédé était tout simplement inenvisageable. Mais le temps de ces discussions passionnées, les rejets de CO2 se sont poursuivis au même rythme. En conséquence, le climat a continué à se réchauffer, si bien que les soutiens de cette méthode simple et économique se sont multipliés.
Les 3 catégories de soutiens à la géoingénierie
Première catégorie : les prudents
Les “prudents” se montraient précautionneux à l’idée d’un déploiement de la méthode Vulcain à grande échelle. Ils plaidaient avant tout pour davantage de recherche scientifique.
Selon eux, puisque l’idée d’une intervention technique sur le climat était lancée et que le déploiement de la méthode Vulcain était à la portée du premier milliardaire venu, il fallait désormais peser le pour et le contre. Leur idée était de mettre en place un ensemble de règles qui devaient permettre d’éviter les initiatives sauvages.
Ils se comportaient finalement comme des vendeurs d’armes en costume trois pièces, arguant que s’ils abandonnaient leur activité, d’autres peut-être moins raisonnables et moins scrupuleux s’en chargeraient à leur place. Aussi était-il préférable qu’ils le fissent.
Deuxième catégorie : les fatalistes
Les fatalistes avaient abandonné l’idée que l’humanité parviendrait à faire baisser ses émissions de CO2 suffisamment et assez rapidement pour éviter de subir des effets désastreux du changement climatique. Impuissants, ils s’attendaient au pire et le regardaient arriver. Certes, ils n’abandonnaient pas l’idée d’un monde plus respectueux du climat et des écosystèmes. Cependant, il leur paraissait indispensable de gagner du temps pour éviter le pire. Et la géoingénierie était devenue à leurs yeux le seul moyen de gagner un peu de ce temps précieux.
C’était un argument qui convainquait de plus en plus de gens, tandis que se prolongeait le statu quo et que se faisaient ressentir de plus en plus fort les effets du changement climatique. Le très respectable GIEC lui-même (Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’évolution du Climat) avait évoqué la géoingénierie dès son rapport de 2022.
Troisième catégorie : les enthousiastes
Cette catégorie se distinguait des deux premières par l’enthousiasme de ceux qui en font partie. Pour eux en effet, c’était simple, la géoingénierie était LA solution miracle. Le procédé a l’avantage d’être facile à mettre en œuvre, peu coûteux, efficace et sécurisé. Ils restaient flous quant à leurs intentions : s’agissait-il de gagner du temps ou tout simplement d’annuler toute contrainte concernant les quantités de gaz à effet de serre ? Ce qui était certains, c’est qu’ils promettaient monts et merveilles et qu’ils remettaient en cause l’intérêt même des discussions et atermoiements qui retardaient la mise en place.
Après tout, les méga éruptions volcaniques n’avaient-elle pas permis de prouver à une échelle planétaire que l’humanité n’avait rien à craindre ? Si un peu de recherche pouvait permettre de rassurer la population4, soit, mais il ne fallait pas prendre le risque de nuire à la croissance.
Les objections vues depuis le futur
Des effets différenciés et la nécessité d’un accord global
Vous vous en doutez, si je vous écris d’un futur où la méthode Vulcain a été mise en place pour vous alerter, c’est que les conséquences ont été douloureuses. En effet, la méthode Vulcain n’est pas anodine. Elle prétend régler le thermostat de la Terre a à une échelle mondiale et une mise en place locale uniquement n’a tout simplement pas de sens d’un point de vue physique.
Donc un pays ne peut pas décider indépendamment de répandre du soufre dans la stratosphère pour faire baisser la température à l’intérieur de ses frontières. Chaque intervention affecte nécessairement l’entièreté du système climatique de la planète et aucun mur n’y pourrait rien changer.
S’il peut sembler tentant de faire redescendre les températures face à un réchauffement galopant, les conséquences ne sont pas si simples.
Déjà à votre époque, des modèles permettent de se faire une idée des effets que l’injection de soufre dans la stratosphère aurait5. Or la première chose que ces modèles constatent, c’est que toutes les régions ne seront pas affectées de la même manière.
Ainsi, si l’on injecte les aérosols de soufre depuis l’hémisphère nord, la mousson pourrait être fortement affectée en Asie et l’Afrique équatoriale souffrirait également de sécheresses terribles6. Si on le fait d’un autre endroit, ce sont d’autres zones qui seront déséquilibrées.
Autrement dit, mettre d’accord l’ensemble des pays d’accord dans ces conditions devient une mission impossible. En effet, il y aura nécessairement des perdants.
Des effets imprévisibles et difficiles à maîtriser
Et même en faisant l’hypothèse que l’on puisse néanmoins trouver un accord, les modèles ne permettent pas de prédire précisément ce qui se passera. Car les effets d’un déploiement sont en partie imprévisibles… et impossibles à tester autrement qu’en déployant.
Là encore, admettons que l’humanité choisisse de prendre ce risque, en se disant qu’elle pourra toujours revenir en arrière si besoin (comme elle l’a fait dans mon futur). Il n’en reste pas moins que la dispersion d’aérosols n’agit absolument pas sur la quantité de gaz à effets de serre présente dans l’atmosphère. Seuls les symptômes, en l’occurrence ceux du réchauffement climatique, sont appelés à s’estomper. Mais le fond du problème, lui, persiste.
Et c’est pour cette raison qu’en cas d’arrêt brutal des injections de soufre, la température remonterait en flèche au niveau où elle aurait dû être sans la méthode Vulcain. Sauf que cela irait si rapidement cette fois-ci que personne, humain ou non humain, n’aurait le temps de s’y adapter.
Il est bien sûr possible d’imaginer une diminution des injections graduelle. Mais cela nécessiterait un nouvel accord de l’ensemble des pays. En cas contraire, rien n’empêcherait techniquement un État – ou même une entreprise ou un riche particulier – de poursuivre les injections seul, de son côté, pour servir ses propres intérêts. Si de surcroît une méga éruption volcanique s’ajoutait à cela, l’humanité perdrait toute maîtrise du processus.
Une décision impossible à prendre démocratiquement
Et même sans éruption, comment espérer un accord de toutes les nations alors que les conflits et les crises se multiplient déjà ?
Certains répondent à cela que d’ici à ce que la question se pose, une réponse technique aura été trouvée. Autrement dit, l’humanité compterait sur la technique pour résoudre un problème technique causé par une technique mise en place pour résoudre un problème lui-même causé par la technique7… Et le tout avec pour objectif de ne plus polluer cette fois-ci. Permettez-moi de ne pas y croire…
Et cet accord de tous, comment pourrait-il être obtenu de manière démocratique ? Comment obtenir l’avis éclairé de tous les humains actuels, tout en prenant en compte les générations futures, qui seraient elles aussi impactées ? Et comment prendre en compte le monde non humain, animal, végétal, dépourvu de voix mais tout aussi essentiel ?
Une décision démocratique est-elle seulement possible, lorsque l’on parle de déployer la géoingénierie à une échelle mondiale ? Et ce alors même qu’une telle décision n’a pas pu être prise lorsqu’il ne s’agissait “que” de rechercher une solution au changement climatique ?
Et dans le futur ?
Dans le futur dont je viens, ce sont les enthousiastes de la géoingénierie qui l’ont emporté, et ça n’a pas été démocratique. Un homme d’affaires extrêmement puissant, influent aussi bien économiquement que politiquement, a profité du chaos provoqué par la dégradation des conditions climatiques pour se poser en bienfaiteur de l’humanité – et de ses propres intérêts.

Au milieu de la panique ambiante et grâce à des relais médiatiques et politiques puissants, il a imposé sa solution : la “méthode Vulcain”. Il a financé l’infrastructure. Il a réuni un comité scientifique, recruté des ingénieurs. Il a mis les chefs d’Etat de tous les pays autour d’une même table.
Ce qu’ils se sont dit ? Comment la décision a été prise ?Nous ne le saurons peut-être jamais. Pas plus que nous ne savons aujourd’hui à quel rythme, en quelles quantités, selon quels critères, le soufre est injecté dans la stratosphère. “Information confidentielle”, “sujet de haute sécurité” : le voilà, le processus démocratique.
Et quand nous avons commencé à protester, il était déjà trop tard : le système climatique de la Terre avait tout bonnement été privatisé à notre insu.
Ce futur-là n’existe pas encore et il vous reste un peu de temps pour l’arrêter. Pour réussir là où nous avons échoué…
A suivre également sur Youtube
- Les Apprentis sorciers du climat, de Clive Hamilton, p. 11, Editions du seuil, octobre 2013
↩︎ - Tout peut changer, de Naomi Klein, Chap. 8 (p.397-448), Actes Sud 2015 ↩︎
- Les Apprentis sorciers du climat, de Clive Hamilton, Editions du seuil, octobre 2013 ↩︎
- Ibid ↩︎
- Tout peut changer, de Naomi Klein, Chap. 8 (p.397-448), Actes Sud 2015 ↩︎
- Ibid ↩︎
- La croissance verte contre la nature, de Hélène Torjdman, Edictions La Découverte 2022 ↩︎
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