8 août 2055 – “Vous sillonnez le ciel, encore. Vous laissez derrière vous un sillage de feu. Une traînée blanche dans le bleu… et des degrés en plus sur le thermomètre planétaire. Vous êtes les 1%. Les derniers à voler en 2055. 99% des humains n’ont plus jamais mis un pied dans un avion. Mais vous, oui. Et nous, on en crève.”
Bienvenue en immersion en 2055, un temps où tout aura bien changé. Vous serez là pour le voir. Je l’ai vécu pour vous et je nous souhaite à tous de changer de trajectoire. Vite.
“Vous êtes les 1% les plus riches de la population. Des héritiers, mais il ne faut pas le dire trop fort. Ca risquerait d’écorner la légende qui vous dépeint en êtres supérieurs, en self made men. Vous concentrez entre vos mains les ressources et le pouvoir. Les inégalités, de mémoire d’humain, n’ont jamais été si grandes1. Vous faites les lois. Elle vient d’ailleurs de vous la loi qui dispose que :

En d’autres termes, vous : oui, vous êtes rarement avares de compliments pour vous-mêmes. Pour nous, vous resterez les 1%. Ceux qui nous narguent à 10 kilomètres au-dessus de nos têtes. Sans jamais en subir les conséquences. Pourtant, je serais injuste à mon tour de vous pointer comme seuls coupables de la situation. Vous l’êtes à 99%. A 1%, je suis coupable aussi. Et d’autres avec moi.«
Partie 1 : L’aviation, un impact dramatique sur le climat
En 2025, seul 20% de la population mondiale avait pris l’avion au moins une fois dans sa vie.2 Une proportion un peu plus élevée dans les pays occidentaux.

En 2025, nous aurions dû renoncer de nous-mêmes. Forcer les autres avec nous. Nous connaissions déjà trop bien tous les dégâts qui pouvaient découler de chaque tonne de CO2 supplémentaire émise dans l’atmosphère. Pourtant, c’était dur de dire : “Je ne prendrai plus jamais l’avion.” Alors que tout le monde autour le prenait. Alors que c’était parfois moins cher qu’un billet de train. Alors que la pub nous vendait des plages turquoises comme antidote à notre burn-out.
“Je ne prendrai plus jamais l’avion”, mais à quoi bon ? La planète se réchauffait sous l’effet de l’accumulation des gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Une accumulation qui avait commencé avec la révolution industrielle au XIXème siècle. Qui s’accélère aujourd’hui.
Il était encore possible, en 2025, d’espérer réduire l’impact de nos activités. Il restait une mince fenêtre de tir pour limiter le réchauffement climatique à +1,5°C par rapport à l’ère pré industrielle.3 Chaque dixième de degré comptait, chaque tonne de CO2 évitée avait son importance. Renoncer à l’avion aurait constitué un geste, un pas. Un geste simple. Un sacrifice acceptable. Insuffisant, bien sûr. Indispensable néanmoins.
“Oui mais enfin, on ne va pas faire Paris-New York en pédalo.” Ce genre de phrase, on l’entendait souvent. Comme si aller à New York tous les 6 mois était un droit fondamental.
Pourquoi considérait-on alors qu’il était NÉCESSAIRE de pouvoir voler de Paris à New York quand on le souhaitait ? Comment se fait-il qu’à l’époque, 80% de la population mondiale devait pourtant s’en passer ? Et 99% aujourd’hui ?

Restait alors l’ultime argument, celui de la liberté. Interdire l’avion, c’était un abominable attentat à la liberté. Une écologie punitive.4 Bien ironique, quand on sait que trente ans plus tard, 1% de la population seulement dispose d’une dérogation pour s’envoyer en l’air.
En 2055, le monde s’est réchauffé de 3°C. Chaque année bat de nouveaux records comparée à la précédente. Le niveau des océans est monté de plusieurs centimètres. Les îles Tonga sont depuis dix ans des ruines qui affleurent à la surface. Le dernier ours blanc sauvage s’est éteint il y a 17 ans. Les cyclones, les sécheresses, les inondations ont privé de leur foyer 143 millions de personnes en Afrique subsaharienne, en Asie du Sud et en Amérique latine5. Le fascisme a pris le pouvoir dans de nombreux pays. Ils ont formé une grande coalition qui s’appuie sur une mythologie raciste pour refuser d’aider ces exilés. Les privilégiés se retranchent dans des villes surprotégées qu’ils appellent les cités solaires. Seul un étroit pourcentage de la population est admis.

Voilà ce qu’est devenue la liberté, et la plupart de ceux qui invoquaient cet argument ne sont pas ressortis gagnant de notre situation présente. Pourtant, je m’interroge parfois. Si nous avions su que c’était ce futur qui nous attendait, combien de personnes en plus auraient dit : “Je ne prendrai plus jamais l’avion” ?
Partie 2 : Arrêter l’avion, une question de justice sociale
“Je ne prendrai plus jamais l’avion”. Il y a trente ans, c’était déjà une phrase de privilégié. 80% de la population mondiale en 2025 était déjà condamnée à ne jamais prendre l’avion de sa vie. Loin des 99% d’aujourd’hui, certes, mais c’était déjà énorme.
« Vous les 1%, quand vous mettez les pieds sur le tarmac, vous ne sentez pas le poids de l’injustice ? Vous ne vous dites pas qu’à ce moment précis, quelqu’un creuse un puits dans un sol desséché pour tenter de survivre ? C’est ça, le monde que vous survolez.«
Nous n’avons jamais demandé de renoncer à toute destination lointaine. Il sera toujours permis de rêver. J’ai encore envie de me dire que je découvrirai des paysages, des cultures, des langues, des plats, que je n’aurais pas pu imaginer. Mais dans monde où on ferait ça différemment. En expérimentant la distance qui nous sépare de Pékin ou de Zanzibar. En parcourant un à un les kilomètres, en cheminant à travers des régions et des climats auxquels nous ne nous attendions pas. En prenant le temps de véritablement connaître Pékin ou Zanzibar, plutôt que de les “faire”.
Vous les 1%, dans un tel monde, vous pourriez aussi profiter pleinement de ces possibilités. Seulement, elles ne seront plus vos privilèges personnels. Elles seront ouvertes à toutes et tous.
Partie 3 : Arrêter l’avion par éthique individuelle
En 2025, 3 milliards de personnes vivaient déjà dans un contexte très vulnérable au réchauffement climatique. En 2055, ces personnes sont plus nombreuses et encore plus vulnérables.
Vous saviez. Vous saviez déjà tout. Et malgré ça, vous avez continué. Vous avez refusé la culpabilité. Vous avez préféré la liberté. Mais liberté de quoi ? De détruire ? De fuir ce que vous provoquiez ? Arrêter l’avion devrait pourtant relever de l’éthique individuelle. Pour celles et ceux pour qui la question se pose encore. Pour vous les 1%. Et ce sera plus facile que ça ne l’était en 2025.
Parce que non, en 2025, il n’était pas facile d’arrêter de prendre l’avion, pour la petite minorité qui pouvait se le permettre. Cette petite minorité qui n’avait pas forcément conscience d’en être une. A force de voir ceux qui pouvaient consommer ostensiblement plus qu’elle. Jamais ceux qui en étaient privés. Ce n’était pas facile parce qu’il y avait ces images, partout : la publicité, les influenceurs, les ultra riches. Avec leur mode de vie était idéalisé et surmédiatisé. Et on nous demandait de renoncer à un mariage, à un week-end, à des retrouvailles. Pendant que d’autres, plus riches, volaient sans scrupule. Difficile d’être seul à faire des efforts dans un monde qui s’en fout.

Et pour cause. Faire reposer le problème sur les épaules d’individus déjà bien maltraités par le système, quelle violence. Ils ne demandaient qu’une maigre échappatoire. Les mesures devaient être systémiques.

Rien de tout cela n’ayant été mis en place, la question est restée très individuelle. Et rien n’a changé pendant de longues années. D’autant qu’en face, le sacro-saint argument de l’innovation était brandi pour alimenter le doute et la bonne conscience.
Partie 4 : Et l’avion vert ne nous sauvera pas
Après tout, pourquoi faire des efforts, pourquoi se priver d’un plaisir parfaitement légal, alors que des solutions devaient arriver ? Elles étaient annoncées en 2020, elles étaient attendues en 2025. Effectivement, plusieurs technologies étaient testées pour permettre de réduire les émissions des avions. En voici quelques unes :
– L’hydrogène ? Techniquement possible. Politiquement enterré. Trop cher, trop lent, trop instable.
– Et les biocarburants ? Ah, les biocarburants… cette merveilleuse idée de brûler nos terres pour faire voler quelques touristes.6
Pour l’essentiel, les gains d’efficacité énergétique du secteur aérien depuis 2025 se sont appuyés sur des améliorations opérationnelles : optimisation des trajectoires de vol et gestion du trafic aérien. Mais aucune mesure n’a été prise concernant le trafic lui-même. Il a continué à augmenter jusqu’au milieu des années 2030. Cette augmentation a plus que compensé les gains d’efficacité. 7
Résultat ? Une hausse des émissions du secteur aérien. Ce qu’il s’est passé au milieu des années 2030 est une autre histoire que je vous raconterai un jour – et pas une histoire heureuse.
Mais revenons-en à nos avions. L’innovation a donc servi d’excuse pour ne pas poser de limites au développement du secteur aérien. Malgré la pollution importante générée. Malgré les inégalités inhérentes à cette consommation. Pour rappel, ce sont les plus riches qui sont à l’origine de la majorité des émissions du secteur. Et les plus pauvres subissent les conséquences de ces émissions. Malgré le fait qu’on a nous a grandement survendu les améliorations techniques possibles. Toutes des échecs.
Pourtant, dans les années 2020, l’ADEME alertait déjà sur le fait qu’aucune innovation ne permettrait d’atteindre la neutralité dans le secteur aérien à elle seule. Que seule une baisse du trafic pourrait permettre de le faire.
Que de temps perdu depuis. J’espère qu’il n’est pas trop tard. Que parmi les 1%, quelques-uns m’écoutent. Que parmi les 99%, nous sommes encore assez nombreux à vouloir bâtir autre chose. À 10 km d’altitude, on ne sent pas la sueur, la peur, l’eau qui monte. Mais tout finit par redescendre. Même vous.
Et vous, c’est quoi votre position sur l’avion ? Est-ce que vous le prenez encore ? Est-ce que vous aimeriez arrêter ? Dites-le moi en commentaire, abonnez-vous à la newsletter et retrouvez mes vidéos sur Youtube.
- Pour un état des lieux actuel plus nuancé ↩︎
- https://bonpote.com/10-chiffres-a-connaitre-sur-lavion-et-le-climat/ ↩︎
- Tout peut changer, de Naomi Klein, Actes Sud 2015 ↩︎
- NDLA : le lien vers cet article illustre les arguments utilisés contre la position que nous défendons. Il y a énormément de choses à débunker dedans et nous nous y attèleront peut-être un jour. ↩︎
- Rapport Grounswell de la Banque mondiale ↩︎
- La croissance verte contre la nature, de Hélène Torjdman, Editions La Découverte 2022 ↩︎
- https://stay-grounded.org/wp-content/uploads/2021/09/Stay-Grounded-Greenwashing-Efficiency-fr-2021-10-A4.pdf ↩︎
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